La réalité

Parfois, avec tous ces beaux projets, j’ai tendance à l’oublier.

Parfois, avec toutes mes utopies, j’ai tendance à croire à des mondes plus merveilleux.

Ce soir, j’ai recroisé la réalité. Entre Anvers et Louis Blanc, dans les rues de Paris, la réalité nous entoure, parfois on peut entrer en contact avec elle, délicatement.

2 personnes qui demandaient un sou pour acheter à manger, passant de tables en tables, alternant les demandes entre ticket restaurant, cigarettes et un euro. L’air triste, le ton juste correcte, ils partent comme ils sont venus, invisibles dans la nuit.

6 personnes qui dormaient sur des bancs, leur sac de vêtements à portée de main, telle une carapace d’escargot, tout ce qu’ils ont. D’autres dans des entrées d’immeuble avec leur sac de couchage, installés là depuis des mois maintenant. 3 dans ma rue. Parfois ils changent, parfois un autre apparaît en bas à la rôtisserie, et puis il redisparaît comme il est venu.

Les afghans occupent toujours les dessous du pont de la rue Louis Blanc entre Louis blanc et Colonel Fabien, tous les soirs depuis novembre ils font des feux. L’odeur en passant sur le pont attaque les narines, alors comme tous les passants, je jette un oeil pour voir où ils sont, ce qu’ils font. Deux groupes se regardent, de chaque côté du pont. Un bus Ratp passe vers 20h30, ils s’y regroupent. Pour partir? Pour arriver? Pour manger?

La journée ils oscillent entre les berges du canal et le parc de la grange aux belles. Que font-ils? Parlent-ils avec des français? Depuis combien de temps sont-ils là? Pour combien de temps encore? Qui sont-ils?

Les tentes et les matelas s’entassent, s’amassent. En dessous de Jaurès a pris place un véritable camping quechua. Ils ne disent pas un mot, n’interagissent que très peu avec les passants, mais ils sont là, dans nos rues. Nul ne sait d’où ils sortent, où ils vont. Ils sont là, dans la rue. Que leur est-il arrivé? Qu’ont-ils vécu? Est-ce que ce sont toujours les mêmes?

Le dernier, un irakien de 50 ans me demande une pièce. J’hésite à me retourner, sombre mine, heure tardive, on ne sait jamais. J’écoute mon cœur et j’y retourne: médecin à Bagdad, ici il fait la plonge à Saint Michel pour un restaurant grec. Propre sur lui, de petite taille, casquette sur la tête pour passer inaperçu, il bosse de 8 heures du matin à 1 heure du matin. 20€. Il me rappelle Fawzi, le père de Markus mon correspondant allemand, médecin en Allemagne.

Il dort à l’hôtel ibis. C’était son point de chute. 70€ la nuit. Il parle correctement le français, par chance appris avant d’arriver ici. Il est chauve, il me remercie. Il sourit. J’aimerai lui proposer plein de choses, j’ai envie de l’aider, mais il n’y a rien que je puisse faire ce soir qui change sa condition. Ses diplômes ne sont pas reconnus ici, il ne connait personne. Il me dit que je suis beau avec mes cheveux longs et que lui les avait long avant aussi. Il sourit à nouveau et me remercie, main sur le coeur. Je le remercie à mon tour, j’ai pas fait grand chose, mais il m’a touché.

Il y a 3 mois maintenant j’avais croisé un albanais à gare du nord. J’avais donné 2€ à son camarade qui vendait le guide des sans logis. Lui me demande 2€ aussi, je lui dis de partager avec son copain, il me dit qu’il n’y a pas de partage. Je suis gêné. Je veux comprendre. Je lui propose d’aller manger un grec en face et qu’il me raconte. Il a 19 ans, il est venu d’Albanie en voiture, il devait payer 100€ pour le voyage et finalement il s’en est sorti sans payer. Ses parents sont morts, il ne les a pas connu. Frères et sœurs, on ne sait pas. Il ne prend pas de frites, son estomac n’est pas habitué à manger autant, il ne préfère pas. Il parle pas mal français. Il a une tente en banlieue nord, quelque part paumée près d’autres tentes mais assez loin pour pas qu’on lui vole ses affaires. Il a froid le soir, il collecte de l’argent pour s’acheter une couette. Il vit seul. La journée il rejoint d’autres jeunes de l’est pour vendre « ensemble » ces magazines à la sortie de Gare du nord. Je finis les frites que j’avais commandé pour lui. Gêné. Il me donne 3 pounds pour me remercier, il les a récupéré d’un touriste, il ne peut rien en faire, gêné à nouveau, j’accepte et le remercie. On se prend dans les bras et on se quitte. Je lui dis que je passe de temps en temps, qu’on se reverra. J’ai envie de le revoir et peur en même temps, je ne sais pas quoi faire pour pas qu’il ne s’attache à moi. Et en même temps je veux lui apporter tout le surplus qui traîne chez moi et ne m’est d’aucune utilité. Lui proposer de venir chez moi, j’y songe, c’est risqué, j’ai honte, je ne sais plus quoi faire. Tétanisé entre ma générosité, mon égoïsme et mes schémas mentaux, je ne sais plus ce que je peux faire. Je lui dis à bientôt et je m’éloigne. Quel avenir? Quelle histoire? Quitter l’Albanie pour la gare du nord. Comment peut-il vivre seul, sans famille, dans un pays étranger dont il ne parle que si peu la langue? Où est-il aujourd’hui? Cela fait un moment que je ne l’ai pas revu. J’ai oublié son prénom. J’espère qu’il va bien.

Comment en sommes nous arrivés là?

Le monde marche sur la tête.

Dure réalité.

6 réflexions sur “La réalité

  • 26 mai 2010 à 17 h 48 min
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    Bonjour Etienne !!
    Je viens de lire ton témoignage(la réalité) et je le trouve très touchant.
    Quant à tes remords, ta culpabilité de ne pouvoir faire plus je te rassure je pense que nous aurions eu la même attitude que toi.
    C’est à dire que nous aurions été partagés entre l’envie de faire plus de loger cette ou ces personnes mais malheureusement ce sont des personnes que tu ne connais pas et tu ne sais pas dans quelle histoire tu t’embarques…ta générosité est vraiment touchante crois moi mais si tu n’as pu franchir le pas c’est qu’il y a de bonnes raisons à cela:la peur,tu la cites, est naturelle quand on ne connait pas les intentions de l’autre…
    Ce qui est triste c’est de constater qu’à notre époque la misère est encore là!!Que les Etats n’ont pas encore fait en sorte de l’éradiquer!
    Tu es quelqu’un de généreux mais tout seul tu ne peux pas grand chose pour faire beaucoup il faut être nombreux.

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    • 26 mai 2010 à 18 h 15 min
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      @Pamela Mancilla: Bonjour Pamela
      Merci pour ton message qui me touche.
      Quelle est cette peur, cette auto-limitation qui fait que je ne leur propose pas de venir chez moi, de dormir chez moi?
      Pourquoi est-ce que ça ne se fait pas?
      Je suis d’accord qu’il faut être nombreux pour faire beaucoup cependant je pense que seul, chacun peut déjà faire beaucoup aussi! Je n’ai pas envie de me mettre de limites de ce côté là.
      Ce sont aussi ces constats qui me donnent de l’énergie, pour faire ce que je pense être juste pour pouvoir changer à la racine les problèmes de notre société..

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  • 30 mai 2010 à 14 h 25 min
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    Merci pour ce témoignage très touchant et plein d’Humanité.

    Et bravo pour ta détermination dans tout tes projets 🙂

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    • 31 mai 2010 à 12 h 08 min
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      @Stan: Merci pour tes encouragements et ce que tu fais!

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  • 5 août 2010 à 20 h 35 min
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    Hello zoupic ! Un message très touchant. J’arrive peut-être après la bataille, peut-être as tu revu ce jeune homme ou pas, quoiqu’il en soit le peu que tu aies fait pour lui : discuter, chercher à le connaître est mille fois plus important que tout l’or du monde. Ces petits instants que tu as passés avec lui, crois moi il s’en souviendra toujours !

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