Le DAO est la mère des mille et une choses

Pour comprendre le DAO, Ethereum, Bitcoin & la Blockchain

16 novembre 2016 – post initialement publié ici

Article originellement publié sur Medium le 25 mai 2016

Bienvenue dans la plus grosse levée de fonds de tous les temps : 161 millions de dollars et ça augmente encore. Entre le moment où j’ai décidé d’écrire cet article (34 millions) et le moment où je l’ai publié (167), 133 millions de dollars ont été investis sur The DAO.

Pourquoi, des milliers de personnes se ruent-elles pour acheter des DAO Tokens pour un système qui n’existe pas encore?

Voilà ce qu’on peut appeler une Crowdsale, CryptoCrowdEquity ou CryptoIPO, c’est à dire une introduction en bourse cryptée, ou alors la venue au monde de la première Organisation Autonome Décentralisée : LA DAO. Ce qui est en train de se passer sous nos yeux, est la possibilité d’acheter en ligne directement des jetons de cette DAO, soit des actions ou des parts. Comme une entreprise naissante, des milliers de personnes sont en train d’acheter des parts, des droits de vote de cette nouvelle forme d’organisation complètement décentralisée.

3ème enfant d’une vague d’innovation toute récente, the DAO arrive comme fils d’Ethereum et petit fils de Bitcoin.

A quoi va servir cette DAO? Comment ça marche? Qui est derrière? Pourquoi avoir créé cette DAO?

Pour comprendre toute ces questions, nous allons faire un léger saut en arrière et retour dans le temps afin que vous compreniez bien les tenants et aboutissants de cette somme astronomique et de cet événement inhabituel qui se déroule sous nos yeux ébahis

0. Peer to peer

Le pair à pair est le principe même du réseau : être connecté d’ordinateur à ordinateur, sans intermédiaire. C’est ce que nous avons découvert dans les années 2000 avec le Bittorrent, le partage de fichiers qui nous a permis d’échanger des quantités impressionnantes de données rapidement, à moindre coût et de façon facile et sécurisée. Bittorrent a notamment posé d’énormes problèmes au niveau légal puisque des millions de films et de mp3 se sont retrouvés sur ces plateformes de partage. Fonctionnant de manière décentralisée, cette technologie a été quasiment impossible à arrêter et c’est au travers de la loi et du projet Hadopi que la France a pu retarder et réduire son impact. Voici, après Internet, les prémices du Peer to peer et la transformation de nos sociétés, de la pyramide vers les réseaux.

1. L’effet de réseau ou le Network effet

Deuxième chose à découvrir c’est l’effet de réseau, le fait qu’un réseau prend toute sa force et sa puissance par le nombre d’utilisateur qu’il a.

Pour faire court : allez utiliser le téléphone alors que vous êtes le seul à en avoir un. Ou inscrivez vous sur une nouvelle plateforme de rencontre dès le premier jour. Vous vous retrouverez seul-e, le réseau n’ayant pas encore atteint sa masse critique. A l’inverse, essayez de quitter Facebook alors que vous y avez tous vos ami-e-s. Pas évident.

L’effet de réseau est donc une force non négligeable qui entraînera un grand nombre d’utilisateurs vers un réseau déjà en place et puissant.

2. Bitcoin : une monnaie et une technologie

Apparu en 2009, Bitcoin est une monnaie décentralisée, elle existe sans banque centrale. Elle permet de faire des transactions anonymes entre 2 points de la terre sans passer par les banques, les régulateurs ou une autorité de confiance. Elle permet de créer la confiance grâce au logiciel, par la façon dont il fonctionne. C’est à dire que deux personnes qui ne se connaissent pas vont pouvoir échanger directement ensemble sans autre intermédiaire que le logiciel Bitcoin et sa puissance de calcul.

Première révolution du P2P (pair à pair) en finance, Bitcoin permet notamment à Wikileaks de continuer à recevoir des dons lorsque Visa, Mastercard & Paypal (3 entreprises américaines) la boycottaient au moment des révélations de wikileaks sur les cables des USA en Irak.

Masse monétaire limitée dans le temps : incentive à l’entrée.

La proposition de Bitcoin écrite dans son code était de limiter sa masse monétaire à 21 millions de bitcoin. C’est à dire qu’au fur et à mesure de sa vie, des bitcoins seraient émis, créés, pour remercier les ordinateurs qui participent à coder, encrypter la chaîne de blocs (blockchain) qui permet d’écrire les transactions et de les sécuriser dans le livre de compte (ledger). Plus l’on arrive tôt dans l’histoire de bitcoin, plus l’on a de chance de recevoir des bitcoins en remerciement de cette mise à disposition de notre processeur. Au fur et à mesure du temps, le nombre de bitcoins sera de moins élevé.

La masse monétaire limitée des Bitcoins

Cette masse monétaire limitée permettait d’encourager à venir tôt en créant une masse monétaire rare. Puisqu’elle ne bougerait pas dans le temps, le nombre de bitcoins créé serait à tout jamais défini et plus l’on avancerait dans le temps, moins il y aurait de nouveaux bitcoins créés.

Longtemps critiquée pour ses aspects spéculatifs, ce paramètre a permis d’encourager les intéressés à venir ajouter leur puissance de calcul au réseau dès le début et donc de renforcer la puissance du réseau et lui donner le succès que nous connaissons maintenant.

3. Blockchain

Découverte au fur et à mesure de l’évolution de Bitcoin et longtemps après ses farouches critiques, nous avons découvert que bitcoin était à la fois une monnaie décentralisée, mais aussi, la première fille d’une famille nouvelle, utilisant cette fameuse technologie de chaîne des blocs impétables.

Ce qui avait été permis pour bitcoin, à savoir une monnaie, pourrait donc être appliqué à bien d’autres choses, applications, qui jusqu’ici nécessitaient un tiers de confiance.

Définition :

« a Blockchain enables a database to be directly and safely shared by entities who do not trust each other, without requiring a central administrator. Blockchains enable data disintermediation, and this can lead to significant savings in complexity and cost. »

Depuis Bitcoin, environ 700 « Coins » alternatifs, petits frères et sœurs de bitcoin sont nés et co-existent sur internet à travers différentes Blockchains avec différentes règles et propriétés.

4. Ethereum

Et si, plutôt que juste faire des échanges de monnaies sur cette chaîne de blocs, on pouvait aussi coder, et imaginer plein d’autres fonctions? voici la proposition de Vitalik Butterin en novembre 2013.

L’avantage : plus de flexibilité
L’inconvénient : moins de sécurité

Ce qui veut dire en gros, faire péter tous les métiers basés sur la confiance pour les remplacer par du logiciel, ou plus exactement, une blockchain ethereum. En gros, simplifier la société par tous ces métiers devenus inutiles qui peuvent être effectués par des ordinateurs et fournir un travail pour lequel nous n’avons pas besoin de nous connaître, d’avoir confiance etc… Un projet de société radical qui va faire sauter tout un paquet de professions, et attaquer un certain nombre d’organisations que nous connaissons en remplaçant des entreprises centralisées par des réseaux décentralisés. Il va y en avoir pour tout le monde, des notaires à Airbnb en passant par Dropbox & Facebook.

En 2014 : Financement d’Ethereum : 18 millions de $ lors du CrowdSale d’août 2014. Le premier bloc d’Ethereum apparait moins d’un an plus tard le 30 Juillet 2015.

5 millions d’ETH ont été distribué aux codeurs, développeurs qui ont investi leur temps et énergie pour rendre ce rêve réel avant la levée de fonds. La levée de fonds de 18 millions de $ génèrera 70 millions d’Ether, achetés principalement à base de Bitcoin pour que la fondation développe Ethereum Fondation.

La monnaie d’Ethereum est le gas, qui permet de faire tourner les ordinateurs. Une façon de remercier, financer les ordinateurs qui font tourner le réseau.

Et puis, la spécificité d’Ethereum : la naissance des Smart contracts — contrats intelligents :

A smart contract is a piece of code which is stored on an Blockchain, triggered by Blockchain transactions, and which reads and writes data in that Blockchain’s database.

Eh oui, même si on est passé au digital, les petits contrats de nos petits ordinateurs ont besoin de « gaz » pour fonctionner, c’est leur nourriture, c’est le prix que les développeurs donnent à chaque transaction effectuée. Et le gas ne peut se payer que en Ether.

5. The DAO

Nous y voilà donc, pour fonctionner sur Ethereum, chacun peut maintenant créer sa blockchain. Seulement, pour lever des fonds, il y a plusieurs solutions : soit chacun pour soi, soit on la joue collective, en profitant de l’effet de réseau et tout le monde y gagne. Il faut savoir que créer un réseau puissant requiert beaucoup d’énergie, en temps, en investissement, en communication. Demandez à Airbnb et über combien ils dépensent pour faire connaitre leur réseau et leur service. Si les nouvelles technologies ont facilité et accéléré le temps qu’il nous a fallu pour réunir 100 millions d’utilisateurs sur chaque nouveau média, la proposition de DAO est révolutionnaire en cela qu’elle propose de mutualiser les fonds et de se réunir dans une organisation commune : THE Dao.

Première du nom, le principe est simple :

  • On prend des parts.
  • Avec ces parts on “devient” la DAO nous-même.
  • En étant actionnaire, on peut faire des propositions, voter pour des projets ou recevoir des bénéfices.
  • Faire des propositions de projets : pour être financés.

Donc contrairement à du don contre don, ici on ne fait pas que donner des sous pour acheter un produit, on n’achète pas des titres participatifs, non on devient membre à part entière de l’organisation et donc de sa gouvernance, avec un pouvoir de vote proportionnel au nombre de part que l’on a.

La conquête du far west recommence.

A la différence qu’il n’y a pas de Conseil d’administration. Il y a un grand nombre d’actionnaires, décentralisés, libres de voter, proposer, ce qu’ils veulent dans l’organisation.

En mettant ses jetons de The Dao, c’est à la fois investir ses droits de vote, mais aussi placer ses actions dans des projets à l’intérieur de l’organisation et en recevoir des bénéfices quand le projet sera développé et offrira des services et que des utilisateurs payeront pour l’utiliser.

L’objectif étant que le coût d’usage soit inférieur à celui des intermédiaires actuels. Donc plus rapides, moins cher, plus sécurisé.

C’est la naissance d’une super-organisation basée sur un super-ordinateur, open source, distribué, décentralisé, sécurisé et gouverné en direct par ses membres. La limite est que si on regarde la distribution des DAO aujourd’hui, les 100 plus riches ont la moitié de la masse monétaire, ce qui nous rappelle quand même quelques vices que nous connaissons dans nos monnaies habituelles..

Le vote :

Accepting a Proposal requires a majority decision after a debating period of two weeks minimum, and a participation rate of 20% or higher calculated proportionally to the value of ETH requested in the Proposal.

Maintenant, sinon ce ne serait pas drôle, DAO veut aussi dire Distributed Autonomous Organisation, soit organisation autonome distribuée, ce qui sous-entend que le truc tourne tout seul, de façon distribuée = sans centre, sans chef, sans autorité centrale.

En tant qu’actionnaire, et parce qu’on a des parts, on peut proposer des projets à être financés, décidés et allouer des DAO aux propositions. Bien sûr, parce qu’on est actionnaire on peut aussi recevoir du profit/dividendes des projets financés.

Au jour d’aujourd’hui :

1 ETh = 12,50 dollars à peu près

1 ETH vaut 100 Tokens de DAO

Mais dans leur émission de DAO tokens (jetons DAO), ils ont repris le même schéma de rareté artificielle en réduisant tous les 15 jours ou toutes semaines le nombre de DAO émis pour 1 ETH échangé. Donc 100 DAO pour 1 ETH la première semaine puis à partir du 14 mai ce sera 95 DAO pour 1 ETH et puis ça changera encore…

Cela pour valoriser ceux qui arrivent le plus tôt, car ils prennent un plus grand risque.

Donc

Aujourd’hui, on a 42 millions de dollars qui ont été investis.

Ce qui représente : 4,31 millions d’ETH créés.

Ce qui représente 430,77 millions de DAO Tokens.

5.1 Slock.it

Les grands malins qui ont bien boosté le lancement de The DAO, c’est Slock.it, une startup basée sur l’internet of things, internet des objets qui veut proposer une alternative à AirBnB & über en utilisant la blockchain. Pourquoi? parce que c’est possible, moins cher et que la richesse est partagée.

Donc plutôt que ce soit une entreprise qui possède la plateforme et fasse intermédiaire, la proposition c’est d’avoir une technologie open source, avec des contrats proposés par Slock.it et que chacun puisse louer ses objets, sa voiture, son appartement, directement via The Dao.

5.2 Ethereum Computer & le universal Sharing Network

Mais plus malins encore que ça, leur premier projet, avant de pouvoir dérouler toute leur vision, c’est de créer un Ethereum computer, sorte de box wifi, qui contribuerait à réaliser les transactions ethereum et donnerait de la puissance de calcul à la blockchain d’Ethereum, le tout dans le monde physique, parce que tout ça, c’est quand même vachement virtuel, donc difficile à capter pour le grand public.

Conclusion

Alors qu’une nouvelle ère de l’informatique, de l’innovation et du p2p s’ouvre devant nos yeux, de grands écueils viennent avec elle : la levée de fonds étant faite en dollars/euros, l‘accès à cette monnaie étant de plus en plus cher, on retrouve des mécanismes de rareté artificielle qui sont bien peu nécessaires à nos inventions du 21ème siècle.

La quantité monstrueuse de DAO achetés, les mécanismes évidents de spéculation et la croyance que ça va toujours monter donnent à la DAO un gout de super produit magique qui va changer le monde.

Or, et c’est bien là que tout recommence, avec près de 200 millions de dollars financés, tout reconstruire avec une telle somme génère une pression et un enthousiasme qui peut vite faire perdre la tête.

Le pouvoir de vote lié au nombre de DAO est-il bien raisonnable pour sortir des mécanismes déjà bien connus de concentration de pouvoir monétaire et décisionnaire?

Une chose est sûre : peu nombreux sont ceux, à ce jour, qui peuvent lire les codes et algorithmes et comprendre vraiment de quoi il en retourne, alors même si on n’a plus besoin d’avoir confiance en notre prochain grâce aux machines, encore faut-il avoir confiance dans ceux qui en écrivent et programment la colonne vertébrale.

A suivre… ce n’est qu’un début…

Merci à Hadrien & Nicolas Loubet pour les infos et perspectives sur Ethereum & Dao.

Sources :

DAO :

Site officiel (EN) : https://daohub.org/

https://medium.com/@BlockByBlock/the-decentralized-autonomous-organization-dao-5e80cfe8c993#.pkfffktu7

Acheter ses premiers DAO (EN) : https://forum.daohub.org/t/up-updated-official-statement-on-the-dao-creation-process-how-to-get-and-watch-tokens/425

White paper (EN) : https://download.slock.it/public/DAO/WhitePaper.pdf

Code source (EN) : https://github.com/slockit/DAO/wiki/The-DAO-v1.0-Code#verifying-the-dao-code

Faire une proposition (EN) : https://github.com/slockit/DAO/wiki/How-to-create-a-proposal

Les propositions en cours : https://dao.consider.it/

What is the DAO (EN) : http://www.coindesk.com/the-dao-just-raised-50-million-but-what-is-it/

Backfeed veut changer la gouvernance du DAO pour instaurer du mérite : https://magazine.backfeed.cc/dao-alive-now-let-evolution-begin/

Présentation par le COO de Slock.it (EN) : https://blog.slock.it/the-inexorable-rise-of-the-dao-2b6e739b2615#.rtiwhwiwz
Q&A with Stephen Tual from Slock.it (EN) : https://www.youtube.com/watch?v=cnm7nh7LVPA
Q&A avec Stephan Tual de Slock.it (FR) : https://bitcoin.fr/video-presentation-de-slock-it-par-stephan-tual/
Qu’est -ce qu’une DAO (FR) : https://www.ethereum-france.com/decentralized-autonomous-organization-dao-blockchain/
Stats du DAO : http://daostats.github.io/accounts.html
Quels contrats sont possibles à coder (EN): http://www.the-blockchain.com/2016/04/12/beware-of-the-impossible-smart-contract/
Crowdfunding list (EN) : https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_highest_funded_crowdfunding_projects

Retour sur l’expérience Symba

Retour sur l’expérience Symba : Changer la monnaie – sauver le monde – faire sa part

originellement publié le 15 novembre 2016 sur strikinglyhttp://www.opensociety.fr/blog/retour-sur-l-experience-symba

Cela faisait quelques semaines que je cherchais des choses sensées à vous partager, pas juste pour le faire, de les pousser sur les réseaux en attendant des pouces et me rendre intéressant, plus pour sentir ce qui émerge en moi, ce qui arrive à la surface et le déposer sur la table, le donner à lire, à voir, pour que vous puissiez connaître ma réalité du moment, que vous puissiez me dire si ça vous parle et ce qui résonne pour vous.

Un seul but, encore et toujours, relier. Des choses entre moi et moi, et de vous à moi. Faire émerger de la conscience sur les processus que je vis et que je traverse, et ceux qui peuvent vibrer pour vous. Et les processus qui nous concernent dans cette transition collective. Relier.

Alors que cette année 2016 de bilans avance et approche la fin, il m’est inévitable de voir comme ma trajectoire a changé ces dernières années et de revenir sur le projet auquel j’ai donné une très grande place dans ma vie : Symba.

Symba – Responsabilité collective dans les communs

La semaine dernière les impôts des Yvelines m’ont appelé pour connaître les déclarations de la coopérative Symba. Quand j’ai dit que je n’avais fait aucune déclaration, la personne au téléphone m’a dit que le tribunal allait sans doute la fermer.

Voilà qui m’attriste, voilà qui m’apaise, voilà qui me libère. Enfin.

Bien sûr, je n’ai pas bien fait les démarches. Bien sûr j’étais gérant et j’étais responsable.

Mais quelle est la part de responsabilité de quelqu’un qui lance un projet commun pour la communauté, au service des communs?

Le non-aboutissement de Symba n’est pas juste celui de ses fondateurs, c’est pour moi un signal plus général de là où nous en sommes.

Quelle est ma part de responsabilité quand l’objectif n’est pas l’enrichissement personnel, la prise de parts de marché, mais plutôt une solution collective pour adoucir la crise, pour imaginer la suite, une issue au manque de crédit, une proposition pour réinventer et redynamiser les échanges, un airbag face au subprime, un canot de sauvetage face au capitalisme, une embarcation pour repenser la création monétaire et challenger la gouvernance du système monétaire en place?

Est-ce normal que si peu de ces organisations essentielles de la transition : le mouvement Colibri et La Nef pour ne citer qu’eux n’aient pas pris de parts dans la coopérative?

L’histoire leur donnera raison, vu que ça a planté. Mais ça a planté parce que nous n’avons pas réuni assez de monde…
Moi qui pensait que nous étions dans le même bateau et que prendre 2 parts de 100€ soit 200€, ce n’était rien pour une association de l’envergure de Colibris, j’étais sacrément surpris.

Dire qu’ils pensaient plutôt à une monnaie colibris m’a largement secoué, moi qui lisait dans leur carnet de révolution à la rubrique économie la solution des monnaies complémentaires locales. C’est une réflexion que j’ai vu et entendu chez un grand nombre des acteurs de la transition, alors que nous proposions une monnaie régionale, eux pensaient plutôt à faire « leur » monnaie. Alors que nous créions des ponts entre les mondes, chacun voulait construire « sa » monnaie.

Moi qui pensait que prendre 2000€ de parts pour une entreprise comme la Nef serait une simple formalité, pour cette banque qui est nommée et identifiée partout comme la banque de la finance éthique et des monnaies complémentaires, là encore, je fus très surpris. Dire qu’ils n’avaient pas de politique interne sur les monnaies complémentaires m’a largement surpris là encore. Moi qui pensait qu’ils étaient formés, au courant et qu’ils n’attendraient que des créateurs de projets comme moi pour investir et soutenir ces projets. Je pensais que je pourrai aussi les accompagner en interne à monter en compétences sur ces questions pour pouvoir construire leur politique interne.

Décalages

Je ne leur en veux pas. Je suis juste ébahi par le décalage entre ce que je m’imaginais de solidarité, soutien et spontanéité de ces organisations de la transition, entre leurs connaissances de ces sujets, leur capacité à s’engager et la réalité qui prit beaucoup de temps. Je questionne juste ma responsabilité et la leur. La nôtre, entre tous nos discours, nos envies de changements et nos actes, il y a encore un fossé. Qui s’agrandit et s’élargit quand on passe à l’échelle de nos organisations qui manquent de souplesse, de folie et d’audace.

« Je questionne juste ma responsabilité et la leur. La nôtre, entre tous nos discours, nos envies de changements et nos actes, il y a encore un fossé. »

J’étais jeune, citoyen entrepreneur, fou, idéaliste, je suis tombé sur des salariés. Des personnes qui remplissent des rôles, dans des cases, contre un salaire dans une organisation qui doit perpétuer sa mission. Je ne suis pas tombé face à des entrepreneurs qui vibraient et résonnaient à l’audace de la proposition (pas si) folle de Symba. Ils recommandaient les monnaies complémentaires, ils disaient qu’il fallait le faire, ils en étaient convaincus. Mais quand je leur ai tendu la main et demandé une participation, le passage à l’acte se fit attendre.

Quel risque y avait-il à investir dans Symba? Perdre des sous. Respectivement 200 et 2000 environ.

Vu d’ici, ils ont bien fait de ne pas prendre ce risque, puisque Symba ferme aujourd’hui. Mais l’histoire aurait pu être différente.

Un trop grand prix à payer

Mais cette énergie fraîche et folle, ce brin de folie que j’ai mis dans Symba, ce supplément d’âme de porter un projet sans compter, d’y mettre cœur et tripes, cela n’a pas de prix et cela s’use avec le temps. Pourtant, cela ne se paye pas dans le projet. C’était extrêmement pas cher de demander à tous les acteurs de prendre une part, leur part. Peut-être pas assez cher pour être pris au sérieux?

Ce que je sais c’est que j’ai mis quelque chose dans ce projet qui n’avait pas de prix et qui n’était pas compté dans les tableurs : 7 ans de ma vie et la sécurité que ce ne serait pas une machine à profit privés. Je pensais que mon engagement et cet investissement parlaient d’eux-mêmes et inviterait les autres à faire leur part.

Combien cela aurait rapporté si Symba vivait aujourd’hui, nul ne peut le dire. Où serais-je aujourd’hui si Symba était encore en développement, aucune idée. Peu importe.

Quels sont les apprentissages que je tire de ces décalages dont je n’avais pas conscience?

Apprentissages

Que me révèle la lenteur des organisations que j’ai rencontré et qui disaient oui pour soutenir les monnaies complémentaires et n’ont pas marché leur parole?

D’abord, et je l’ignorais profondément : que la finance est un temps long. Contrairement à ce que j’ai pu penser en étudiant la finance et sa rapidité sur certains marchés, la finance, ces changements profonds, font appel à une inertie incroyable. Pour rappel la ville de Nantes a mis la monnaie à l’agenda 21 de la ville en 2005, la Sonantes est sortie en 2015.

Ensuite que les organisations, une fois qu’elles ont pris une certaine forme, une certaine taille sont hyper lentes à décider ce genre d’action : la prise de part dans une autre entreprise, aussi coopérative soit-elle.

La dernière chose, c’est que des projets pour transformer il y en a des milliers et que ce sont à ces mêmes portes que tous les acteurs de la transition doivent se tourner pour attendre une reconnaissance, un soutien, un financement, une visibilité, une validation.

Je me rends compte également que j’avais de très grandes attentes et espoirs sur le fait que les membres et organisations clés de la transition feraient le pas en courant et n’attendaient que ça. Nous ne souhaitions pas convaincre ou vendre des parts, mais que les citoyens et associations nous rejoignent, librement, de leur plein gré, comme une évidence. Pour moi un sociétaire qui comprenait le pourquoi participer à Symba avait beaucoup plus de valeur qu’un sociétaire que nous aurions convaincu de la rentabilité quelconque du projet. Aussi, nous ne pouvions convaincre personne à prendre des parts, simplement informer, et attendre en ayant confiance.

Peut-être était-ce trop tôt, peut-être fallait-il beaucoup plus de temps?

Le pari de départ, les arbitrages clés

Réunir un grand nombre de personnes, d’associations et d’entreprises prenant une petite part : 2014 personnes prenant une part de 100€, sachant que les associations devaient prendre 2 parts et les entreprises 3.

L’objectif était double : rassembler 2000 personnes qui financeraient l’apport initial, mais aussi rassembler 2000 personnes qui seraient le début du réseau, les porteurs de la vision, les défenseurs d’un réseau de confiance utilisant une monnaie complémentaire, les gouvernants de cette monnaie, chacun avec sa part, chacun avec sa voix.

Cela n’a pas marché pour plusieurs raisons :

  1. Rassembler une communauté de valeur sur une identité commune, sous la bannière de l’île de France n’est pas du tout le même challenge qu’en Corse, au Pays basque ou dans des zones à forte identification géographique. Qui se dit francilien et fier de l’être? Idem, malgré la pertinence du modèle de l’économie symbiotique, ce réseau ne fait pas encore corps.
  2. Peu de gens connaissaient vraiment les monnaies complémentaires. Encore moins connaissaient les monnaies inter-entreprises en crédit mutuel, comme le WIR que l’on voit dans le film Demain.
  3. Ensuite, nous voulions construire avec les citoyens pour les entreprises. Quand on parle d’argent, les besoins, les images, les ressentis ne sont pas du tout les mêmes pour des citoyens ou pour des chefs d’entreprises ou pour les collectivités. Les rapports sont d’ailleurs complètement différents et disproportionnés d’une catégorie à l’autre avec souvent une peur, des cloisons, un manque de communication entre ces différentes catégories d’acteurs économiques.
    Je croyais que les citoyens, touchés par la cause monétaire et l’aspect essentiel du retour de la création monétaire dans le domaine public seraient de bien meilleurs moteurs pour développer un réseau de confiance que les chefs d’entreprise, plutôt préoccupés par la trésorerie et le besoin de fonds de roulement à court terme.
    Nous ne voulions pas seulement faire un réseau de financement de PME. Nous voulions de Symba que ce soit plus que cela, au-delà des entreprises, que ce soit un animal politique capable de transcender les catégories et de relier et renforcer les différents acteurs économiques en leur donnant la responsabilité de la gouvernance de leur monnaie.
  4. Il n’y avait pas assez à gagner à court terme : investir dans une coopérative SCIC, qui ne versera pas de dividendes, pour construire une organisation qui crée de la monnaie à l’échelle locale : l’intérêt personnel est trop éloigné de cet acte désintéressé de départ : pas de retour sur investissement en euros, pas de garantie, trop complexe, trop long…
  5. Nous avons commencé avec l’énergie et l’enthousiasme citoyen, avec le financement de la région, mais ayant pris le parti de ne pas emprunter avec intérêts auprès des banques, il nous fallait financer le démarrage au-delà de la très bonne volonté des uns et des autres. Même si les citoyens peuvent faire des miracles, pour pouvoir pérenniser une entreprise de cet ordre, cela nécessitait un financement que les prises de parts n’ont pas suffi à alimenter : à la fin nous rassemblions 87 sociétaires, amis & familles compris.
  6. L’administratif nous a ralenti, même si l’énergie manquait avant cela. Créer une SCIC avec l’urscop en france, c’est à dire innover et aller chercher parmi les statuts modernes, cette forme juridique particulière nous a valu des détours dans chaque administration pour créer notre case. SCIC SARL qui créée des monnaies inter-entreprises. Imaginez les 2 heures de présentation avec chaque interlocuteur. Tout a été beaucoup plus long que prévu, mais ce n’était pas le principal frein.

La croyance initiale, c’est que 2000 personnes en Ile de France, sur une région de 12 millions d’habitants et d’1 million d’entreprises, 2000 âmes prêtes à mettre 100€ pour un tel projet, nous croyions que c’était jouable, que le projet et l’équipe seraient capables de les rassembler pour construire ensemble la suite.

Nous n’avons pas approché les entreprises avec un produit et une solution toute faite :

  • Nous avons approché les citoyens avec de l’éducation populaire, avec des soirées, des conférences, de l’éveil des consciences. Nous ne pouvions pas, à mes yeux, nous contenter de gérer un réseau de crédit inter-entreprise, sans mettre de la lumière sur la création monétaire par les banques privées, sans parler de l’argent dette, sans parler de la possibilité de faire du prêt sans intérêt et d’en expliquer à la fois les règles possibles, mais de faire réfléchir sur la question et les paramètres pour le succès de cette entreprise.
  • Nous ne pouvions pas créer une entreprise dans laquelle nous déciderions de toutes les règles du réseau sans remettre sur la table la question de la gouvernance que nous critiquions dans le système monétaire français ou dans le système européen.
  • Nous ne pouvions pas proposer une nouvelle économie avec d’autres valeurs sans mettre en avant l’économie symbiotique et décrire cette économie qui existe, la révéler, la rendre visible, la flécher, pour que chacun comprenne, voit, prenne conscience des circuits de l’argent et de la différence quand je dépense 10€ chez Starbucks ou 10€ au Café du commerce ou 10€ dans un magasin bio.

Alors je suis responsable de ce non aboutissement. Je suis responsable de mes différends avec Isabelle. Je suis responsable de la mauvaise gestion de Symba et de l’euphorie utopiste que cette aventure fut.

Je suis également responsable de ne pas avoir consulté toutes ces organisations avant d’avoir lancé le projet, de leur avoir demandé leur avis, si elles seraient prêtes à contribuer.

Mais à tous ceux qui n’ont pas pris de parts, j’ai envie de vous demander quel a été votre rôle ou votre non-rôle dans cette aventure?

Faire du grand et vite

La difficulté de projets comme Symba, ou de projets comme de nouveaux partis politiques, ou de grands projets de transformation de la société, c’est qu’ils demandent une grande énergie, une synchronisation dans le fait d’y aller ensemble, d’y croire et de se mobiliser. Pour Symba, au-delà de participer aux soirées et de se former, ça commençait par mettre 100€, cela consistait à créer un réseau, une masse critique, se relier et se rassembler, rapidement, vers un effort commun.

Nous n’avons pas su le faire au-delà du premier cercle.

Nous n’avons pas pu le faire.

Nous ne l’avons pas fait.

Ma part

Une partie de moi est profondément triste de constater que ce pari était beaucoup trop optimiste et que je me suis trompé, que non, 2000 personnes qui veulent changer la monnaie, ou l’économie, sur une région de 12 millions d’habitants, bah 2000 personnes qui mettent 100€ finalement, nous ne les avons pas trouvé.

Une autre partie de moi est soulagée, d’être sorti de ce rythme infernal de réunions, de soirées, de communiquer, d’expliquer, d’initier, de relier… J’ai financé Symba avec mon sang, avec mon énergie, avec une partie de mon âme. Cela m’a usé. J’ai fait 3 mini-burnout en 2 ans. Même si cela m’a profondément nourri de transmettre, de parler, d’échanger, de présenter tous ces sujets, d’exposer toute cette connaissance, un endroit en moi a crié.

Même si cela m’a profondément nourri de transmettre, un endroit en moi a crié.

J’ai voulu faire beaucoup plus que ma part. J’y ai cru profondément, et j’ai été sincèrement obligé d’y croire pour pouvoir porter et vivre cette aventure, mais le prix était trop élevé pour moi. Je n’aurai pas tenu dans la durée. Faire appel à 2000 personnes était une façon pour moi de ne pas porter plus que ma juste part. Mais encore fallait-il les réunir à temps, avant que le « crédit » ne s’épuise.

Nous nous sommes attaqués à trop grand défi pour nous. Nous n’étions pas encore prêts à relever ce genre de défis collectifs, nous n’étions pas capable de rassembler assez de citoyens, d’associations et d’entreprises dans un temps aussi court et avec les moyens dont nous disposions.

Ce que je savais

Je l’ai dit et je l’ai écrit, mais il est important de dire que je ne savais pas ce que je faisais, ne l’ayant jamais fait et combien même je l’aurai déjà fait, rien ne me permettait de garantir que je saurai le refaire sur une région comme l’Île de France. J’ai juste tenté, j’ai essayé quelque chose. J’avais bien sûr des retours d’expériences de tous ceux qui l’avaient fait, qui étaient en train de le faire ou qui le faisaient depuis des années maintenant :

  • critical mass before launch : réunir une masse critique avant de lancer la monnaie + diversité des offres
  • education education education : éduquer, éduquer, éduquer
  • from me me me, to we we we : passer de moi moi moi à nous, nous nous

De Symba, aujourd’hui je regrette de m’être frité avec Isabelle Delannoy et de ne pas avoir pu tenir mes engagements financiers vis-à-vis de mes connaissances, prestataires et amis qui m’ont fait confiance : Nicolas Dabbaghian de Capsense et Olivia Zarcate d’Imagidroit.

Tourner la page pour reconstruire

Je me remets encore doucement des séquelles que cette aventure a creusé en moi : psychologiques, financières, émotionnelles & physiques. Je rembourse petit à petit mes dettes personnelles creusées dans la période post-symba sans chômage. Je retrouve mon énergie, je rassemble mon être, je réunis tous les fragments de mon âme, je re-concentre mon énergie que j’avais répandu dans les 4 coins de ce projet.

Symba était une étincelle, une possibilité, un espace de libertés, une opportunité, une chance, une répétition générale, un entraînement, un plan, un égrégore, un espoir, une utopie, une aventure, un rêve, un projet bien réel, une graine.

Symba était.

Le champ des possibles

Des grandes voies pour réinventer la création monétaire privée et rééquilibrer la distribution monétaire, j’en vois aujourd’hui toujours trois :

  • Refaire passer la création monétaire dans le domaine public et distribuer un revenu de base soit au niveau Français soit au niveau Européen
  • Créer un revenu de base adossé à une monnaie complémentaire locale
  • Créer un revenu de base adossé à une monnaie numérique décentralisée

Mon ami Stanislas Jourdan a pris la première voie en rejoignant Positive Money et en animant la campagne QE4People à Londres : Quantitative Easing for the people… la planche à billet pour les citoyens.

Pour ma part, j’ai toujours eu plus d’espoir dans notre capacité à créer notre réalité sans attendre l’aval ou l’autorisation d’en haut et c’est pourquoi j’ai tenté ma chance avec Symba sur une monnaie locale. Une fois le réseau B2B relié, l’idée était d’ouvrir aux citoyens via un revenu de base…

La voie par la monnaie numérique est en train d’être prête à être testée via le logiciel Duniter.

Chaque voie présente ses options et ses challenges. Dans les voies 2 et 3, il faudra réunir une masse critique d’utilisateurs qui mettent des biens et services réels en échange de ces nouvelles unités de compte que l’on appelle monnaie et qui représentent la valeur. Une convergence d’acteurs, citoyens, entreprises, qui font corps et acceptent d’utiliser d’autres règles, un nouveau jeu.

Quid de mon engagement? de ma part aujourd’hui?

Je sais juste qu’aujourd’hui je mesurerai précautionneusement l’énergie que je mets dans chaque espoir et je questionnerai la justesse de mes attentes par rapport aux autres.

L’importance des petites choses, des tout petits projets. Des petites victoires. Des toutes petites victoires. Des tout petits pas.

Alors que faire pour sauver le monde ?

Être.

Le grand incendie est en nous

Face à l’importance des urgences qui s’offrent à nous, je ne peux trouver de récompense que dans les toutes petites choses. C’est paradoxal : tous les signaux, les capteurs de notre environnement, de nos sociétés clignotent rouge pour nous alerter de l’urgence, et pourtant, rien ne sert de courir, de m’user, de m’affoler, de croire que je vais pouvoir sauver quoi que ce soit. Nos actions doivent nous recharger pas nous user.

Nos actions doivent nous recharger pas nous user.

Être bien. Prendre soin de moi. Faire les choses, calmement, pas parce qu’il le faut, mais parce que j’en ai envie, parce que j’y crois, parce que cela me remplit de joie, en prenant la précaution de ne pas faire plus que ma/notre part. Même si la forêt brûle de plus belle et que le feu ne diminue pas. Paisiblement, calmement, tranquillement. Continuer d’arroser. Chaque goutte. Chaque pas. Chaque mouvement. Chaque pensée. Chaque parole. Chaque action.

Rien ne sert de m’enflammer si je veux éteindre l’incendie… Je ne peux inspirer l’apaisement si je me crame à la tâche. C’est dans le nombre d’entre nous qui se réveillent et se mettent à l’action avec des toutes petites choses que nous trouverons la joie, la reliance, l’endurance, le courage, la légèreté et la beauté d’un changement zen.

Aujourd’hui

Je reste évidemment disponible pour réfléchir, accompagner ceux qui se posent des questions sur les projets de monnaies / réinvention de la valeur ou projets d’action collective.
Les vidéos de Symba sont disponibles pour la plupart sur le site www.opensociety.fr

J’accompagne en coaching ceux qui le désirent sur des questions pro ou perso avec une certaine expérience et une grande empathie pour les problématiques de burn-out 😉

Si je vais bien, le monde ira bien